Rubrique : Interviews

Publié le : février 2004
Olivier BENOÎT

Rencontre avec l’un des guitaristes les plus créatifs de la scène improvisée, dans le cadre du festival "Nuits d’Hiver" au GRIM à Marseille...

G M : Vous allez vous produire dans quelques heures ici au Grim dans le cadre du festival Nuits d’Hiver en solo : est-ce que c’est une pratique que vous appréciez ? Qu’est-ce que ça implique pour vous ?

O B : ça doit être la septième ou huitième fois que je joue en solo. On me le demande assez rarement, je ne le demandais pas non plus. Pour moi, c’est important parce que la première fois que je me suis produit en musique improvisée, je jouais en solo,_ il y a huit ans peut-être. C’est quelque chose que j’affectionne beaucoup et en même temps qui est très difficile parce qu’on est livré à soi même. Mais il se passe quelque chose de très fort...

G M : Vous avez le projet d’enregistrer en solo ?

O B : Effectivement, j’aimerais bien. J’ai le projet d’enregistrer mais pour moi, car pour le moment aucun label ne m’a proposé de le faire. C’est un des projets que j’aimerais voir aboutir d’ici deux ans : enregistrer plusieurs fois dans un lieu, avec des configurations différentes, des directions esthétiques différentes, des projets de dynamiques à traits différents. J’aime des choses très diverses et j’aimerai bien poser ça sur bandes.

G M : L’autre extrême est la Pieuvre, un ensemble de plus de 25 musiciens dont vous êtes à la direction. L’aventure date depuis quelques années déjà : pouvez-vous nous en parler ?

O B : La Pieuvre est née il y a 6 ans à Lille. Elle a fait suite à une demande de la part de certains musiciens de la région Nord Pas de Calais qui s’étaient organisés en un collectif, le CRIME. Ce collectif voulait jouer en formation plus importante mais les gens n’étaient pas satisfaits par le simple fait de jouer ensemble. Ils m’ont demandé de proposer des choses, de monter un projet avec eux, qui ne soit pas forcément un projet dirigé : il n’était pas forcément question que je ne joue pas et que je dirige tout le temps. Finalement, pour des raisons musicales et esthétiques de précision, de discours aussi, l’idée de diriger est venue progressivement ainsi que la nécessité d’élaborer un répertoire de signes, un langage qui me permettait de transmettre aux musiciens mes instructions de jeu. La Pieuvre fonctionne de la manière suivante : je dirige à l’aide de signes sans aucune partition ; à chaque musicien, j’attribue un mode de jeu ou une dynamique, parfois une hauteur précise, parfois je peux mettre en boucle des choses, je peux arrêter. Bref, il y a tout un tas de choses qu’on peut faire. C’est constamment en évolution. A chaque fois qu’on répète, on essaie de nouvelles choses. On expérimente énormément. Rien n’est établi, définitif : quand j’arrive sur scène, je ne sais pas comment va être construite la musique ; ce n’est pas vraiment organisé. Évidemment, l’idée est, (comme pour le solo) de construire une musique sur le temps, sur la durée mais en temps réel : c’est-à-dire tenir compte de ce qui s’est passé et d’essayer de projeter un discours musical dans l’avenir tout en étant dans le présent,_ ça paraît compliqué mais c’est le principe de l’improvisation dans la musique dite « musique improvisée ». L’exception est le projet qu’on a fait toute cette année : il s’agissait d’un travail autour d’un film de 1913, une version de Germinal d’Albert Capellani qui dure deux heures et demi. Ce projet existe depuis cinq ans et a finalement été concrétisé cette année. Vu l’ampleur du projet, le nombre de musiciens et la longueur du film, il a fallu que je construise plus qu’un scénario, que j’élabore précisément l’évolution et le découpage du film, finalement, que je compose. On l’a joué cinq fois, ce qui est finalement pas mal étant donné l’ampleur du projet.

G M : D’autres projets avec La Pieuvre ?

O B : Il y a une utopie de la personne qui nous a proposé le projet avec la version de Germinal (Christian Szafraniak) : elle nous propose d’ici quelques années Napoléon d’Abel Gance. C’est encore plus démesuré car je crois que le film dure 7 heures sur deux écrans. Je ne sais pas si on le fera ; j’en ai envie, mais évidemment, cela semble encore plus compliqué à organiser. Autrement, il y a un projet de commandes de compositions, nous plaçant dans un registre différent que celui que l’on connaît, qui devrait déboucher sur une création en 2005. Sinon, ce que j’aimerais beaucoup, c’est qu’on puisse jouer plus souvent à l’extérieur, dans d’autres régions, à l’étranger... Ce qui s’est fait un peu (Fred Van Hove nous a d’ailleurs invité dans son festival il y a quelques années, et également Dominique Répécaud à Vandoeuvre). Des festivals et des lieux de diffusion commencent à nous faire des propositions, mais c’est souvent trop cher pour eux car nous sommes nombreux. Nous cherchons donc le moyen de financer tous ces déplacements.

G M : Quelles sont les autres formations auxquelles vous participez en ce moment, je crois qu’il y a beaucoup de choses : duo, trio, sextet...

O B : Il y a le duo avec Sophie Agnel, avec qui j’ai fait une tournée en Norvège, Finlande et Estonie. Nous avons sorti un disque sur le label In Situ (Rip-Stop) il y a deux ans. Je joue aussi en duo avec le saxophoniste : Jean-Luc Guionnet ; nous travaillons ensemble depuis 6 ans, le disque (&UN) est sorti sur le label Vand’œuvre. Avec Jean-Luc, nous avons un projet pluridisciplinaire qui s’appelle Météo en work in progress permanent. Nous avons développé un travail de multi diffusion et multiphonie via l’ordinateur tout en étant complètement autour de l’improvisation. C’est une sorte de programme labyrinthe qui, suivant l’état dans lequel on se trouve ou ce qu’on fait, diffuse le son de différentes manières sur six enceintes. Cela nous tient vraiment à cœur et on a réussi à le terminer ; on a travaillé avec Fred Voisin un programmateur qui vient de l’Ircam et qui d’ailleurs maintenant travaille beaucoup à Nice, au Cirm. On aimerait maintenant développer ce projet en duo ; même s’il est initialement prévu pour Météo, nous voudrions aussi parallèlement le proposer en concert. Il me semble très intéressant parce que cet algorithme-là n’a jamais vraiment été développé, _et c’est une expérience assez forte. C’est assez curieux : il n’y a aucun traitement, ce sont les façons de diffuser la musique qui changent. L’ordinateur analyse ce qu’on fait et en fonction de ce qu’on fait diffuse ensuite le son, ça vient donc forcément de nous. Il n’y a rien qui est de l’initiative de l’ordinateur : en fonction de ce qu’il a analysé, du moment où il l’a fait et de l’état, de l’étape dans lesquels on se trouve, il diffuse différemment le son.

G M : C’est un peu une prolongation...

O B : Oui, en quelque sorte, c’est une prolongation, un surdéveloppement. Le travail sur six points est vraiment intéressant. Il y a énormément de choses à faire, à développer ; j’aimerais aussi travailler dans cette optique en solo mais je n’ai pas encore les moyens techniques de le faire. D’autre part, je fais aussi des choses plus orientées vers le jazz : le trio avec Christophe Marguet et Bruno Chevillon qui existe depuis trois ans, le sextet de Christophe Marguet dont le disque est sorti il y a 3 ans. Il y a également un projet qui s’appelle Electropus qui est un peu une déviance de la Pieuvre. En fait, c’est assez différent de la Pieuvre. Nous sommes 10 musiciens nous situant seulement dans l’électrique ou l’électronique : ça peut être ordinateur, guitare sur table, synthétiseur ou objet amplifié. Je les dirige mais ça diffère complètement de la Pieuvre car avec Electropus on fonctionne sur des temps longs pour ce qui est des instructions de jeu, alors que la caractéristique principale de la Pieuvre est de travailler sur le temps réel, _ c’est-à-dire que l’action doit être très rapide ; l’orchestre est très réactif aux propositions de jeu que je donne. Tandis que dans Electropus, c’est davantage des projections dans le temps. On a un système de lumière, qui permet notamment aux musiciens de ne pas avoir les yeux rivés sur moi en permanence ; c’est beaucoup plus abstrait moins visuel ; que la pieuvre

G M : Je crois que vous aimez bien inscrire votre travail dans une problématique artistique plus vaste qui mêle la musique aux arts visuels (sculpture, danse...). Ça représente une nécessité pour vous ?

O B : Oui, c’est complètement une nécessité. D’ailleurs, j’ai une très forte passion pour la danse ; dès que j’ai le temps, j’essaie d’aller voir un peu ce qui se fait, justement pour voir comment la contemporanéité, la problématique de l’art contemporain est gérée, comment les autres artistes questionnent le problème de la création. La réponse que donne les artistes danseurs par exemple m’attire et m’intéresse. Les arts plastiques m’attirent également énormément. Sur Météo, Jean-Luc et moi travaillons avec une plasticienne, Caroline Pouzolles qui n’est pas du tout une sculptrice de scène. Elle n’a donc pas la contrainte du temps que nous nous avons en tant que musiciens : confronter deux univers différents était vraiment passionnant à cause de ces deux temporalités différentes. Évidemment, elle a du se plier plus ou moins à notre temporalité, parce que c’est la temporalité du spectacle, _ ce qui n’était pas le cas pour elle (ou rarement). La performance est une chose qu’elle n’a pas beaucoup pratiqué. En plus, même la performance plastique, ce n’est pas vraiment le temps d’un spectacle ; c’est un temps qui est différent car il s’agit d’une unicité dans la forme plutôt en général ; alors que là, on essaie de développer quelque chose qui n’est pas de l’ordre d’une seule forme forcément mais qui peut aller dans des directions très différentes.

G M : Et la revue sonore et visuelle In Formo ?

O B : C’est un projet qu’on a développé avec Thierry Madiot et Li Ping Ting aux Instants Chavirés sous l’initiative de Thierry. On a fait ça pendant un an (3 numéros), on devait le continuer en septembre mais j’ai un problème de disponibilité énorme. J’ai vraiment beaucoup aimé ce projet parce qu’il a justement permis des rencontres entre différents médiums ; cette expérience était vraiment forte et enrichissante. Malheureusement, il y a un problème de moyens, de temps, ce qui fait que pour l’instant, c’est en stand by.

G M : Est-ce qu’on peut maintenant revenir sur votre parcours musical et les rencontres qui ont jalonné ce parcours ? Il y a Annick Nozati, Fred Van Hove, etc.

O B : J’ai commencé la guitare assez tard vers18 ans. J’avais fait un peu de musique classique avant mais j’avais dû arrêter pour certaines raisons, contre mon gré. J’ai très vite eu envie de refaire de la musique. Je suis donc aller à l’université en musicologie à Lille ou j’ai rencontré Annick Nozati, Fred Van Hove : ce fût un peu un déclic. J’ai découvert à la fois la musique improvisée et le jazz parce que Fred Van Hove était aussi prof de jazz. J’étais un passionné de Monk par exemple. En plus, ce qui se passait autour en musicologie était passionnant ; c’était très axé sur la création, ça m’a permis aussi de découvrir la musique contemporaine et de prendre des initiatives en tant que musicien, d’essayer de faire un travail créatif. Et puis parallèlement, je suis allé au conservatoire, en contrebasse classique, en écriture et en classe de jazz (à la guitare). Petit à petit, j’ai plus ou moins tout arrêté pour ne me consacrer qu’à la guitare : il fallait que je travaille énormément, je ressentais le besoin de travailler beaucoup pour évoluer. Entre ma rencontre avec Fred Van Hove et Annick Nozati et mon premier concert en musique improvisée, _donc en solo comme je le disais tout à l’heure_, s’est écoulé 10 ans en fait : dix ans où je n’étais pas satisfait de ce que je faisais en impro, c’était trop proche d’un langage jazz que par ailleurs j’aime beaucoup mais je voulais vraiment aller dans une autre direction qui soit claire dans ma tête. Parallèlement à ces dix ans passés, évidemment j’ai monté des groupes de jazz, un groupe notamment à Lille et puis j’ai travaillé, j’ai écrit de la musique, etc. En fait, j’ai eu un parcours assez parallèle entre la musique improvisée et le jazz. C’est assez étrange, je ne sais pas pourquoi mais c’est comme ça...

G M : Et vos autres rencontres marquantes ?

O B : Il y en a beaucoup. La première personne que j’ai rencontrée, c’est Jacques Mahieux parce que je travaillais avec son fils Nicolas qui est contrebassiste (je continue d’ailleurs à travailler avec lui). Jacques Mahieux, c’est quelqu’un que j’aime beaucoup, un grand batteur. A 23 ans, j’allais avec Nicolas chez son père et nous passions des journées à jouer, cela a été complètement formateur ; d’ailleurs à l’époque, je n’en dormais pas la nuit... C’était une chance inouïe ! Et puis j’ai rencontré très progressivement d’autres personnes comme Philippe Deschepper, Claude Tchamitchian, Christophe Marguet, Marc Ducret, Bruno Chevillon... Dans le jazz surtout à l’époque parce qu’il n’y avait pas de scène musiques improvisées à Lille, mais quelques musiciens commençaient à se regrouper pour ce qui allait devenir le Crime. Il y eut évidemment des tas de gens...

G M : Le mot de la fin pourrait être sur le festival, étiez-vous spectateur ? Est-ce qu’il y a un concert qui vous a particulièrement marqué ? (Même si le festival n’a débuté que depuis hier)

O B : En fait, je connaissais Paolo Angeli, je l’avais déjà vu, nous nous étions croisés plusieurs fois, notamment à Lille : il possède une lutherie vraiment impressionnante et une culture aussi qui est très forte, la musique sarde,_ il y semble vraiment attaché. Je trouve fascinant le fait qu’il essaie de plus en plus de lier la musique improvisée avec la musique sarde qui ne sont pas forcément des mondes faciles à conjuguer. C’est étrange parce que j’ai l’impression que ce que j’ai vu il y a quelques années était assez différent, il a changé : ici c’est un travail plus expérimental, axé sur des recherches de sons, de timbres de son instrument « surpréparé ». Et puis, j’ai vraiment beaucoup aimé le poète John Giorno que je ne connaissais que de nom. Ce n’était pas forcément facile pour Noël Akchoté puisqu’il remplaçait Derek Bailey au pied levé, ça relève un peu d’une quête impossible, dans la mesure ou Giorno se plaçait au centre de la performance. J’ai passé une très bonne soirée, c’était vraiment intéressant. Et puis, je suis content d’avoir passé le sud de la Loire parce que c’est rare ! De temps en temps : Poitiers ou Avignon (rires) ! C’était un superbe festival, vraiment passionnant, je suis très content d’y participer...

Site de l’artiste : http://obenoitmusic.free.fr

G. M.

Publié initialement dans Improjazz N°xx






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