Rubrique : Interviews

Publié le : septembre 2004
Hélène BRESCHAND :

Hélène Breschand commence la musique par l’apprentissage de la flûte à bec à l’âge de 7 ans et choisit finalement quelques années plus tard de jouer de la harpe.
Sa quête musicale se fonde sur une double approche de la musique en explorant les domaines de la musique contemporaine écrite et de la musique improvisée - deux mondes qui peuvent s’interpénétrer.
Elle travaille ou a travaillé entre autres avec des compositeurs tels que François Rossé, Luciano Berio, Bernard Cavanna, Emmanuel Nunes et des improvisateurs comme Sophie Agnel, Serge Bertocchi, Michel Doneda, Sylvain Kassap, Garth Knox, Thierry Madiot, Jean-Marc Montera, Annick Nozati, Jean-François Pauvros, Didier Petit, Henri Tournier...
Elle aime ouvrir son champ d’investigation aux autres disciplines artistiques et collabore avec la danse, le théâtre et les arts plastiques. Elle est également professeur au conservatoire de Paris 6 et dirige une collection d’édition de musique contemporaine (édition Misterioso - distribution Leduc).

 

j : Qu’est-ce qui vous a amené à devenir musicienne et à choisir la harpe ?

Hélène Breschand : J’aurais envie de dire : c’est l’instrument qui vous choisit ; dans le sens où ce son a toujours eu, et dès que je l’ai entendu toute petite, un effet magique sur moi, comme une voix intime, intérieure, déjà connue , à la fois apaisante et jubilatoire. Devenir musicienne : d’abord, cela me paraissait être forcément une histoire de passion. Et une passion que l’on pouvait vivre, partager, pratiquer toute sa vie et même très vieux ! cela me fascinait enfant, de voir des musiciens très vieux, jouer, avec l’image merveilleuse que vieillir, c’était progresser encore et toujours...

J : Vous venez de vous produire avec le guitariste Jean-Marc Montera, c’est un duo qui existe depuis quelques années, je crois. Comment est née cette rencontre ?

H B : Comme j’essaie de vivre dans le temps présent, j’ai toujours du mal à me replacer dans le passé. En fait, c’est Jean-Marc qui m’a appelée en m’invitant d’abord au GRIM à Marseille avec mon trio, constitué de Sylvain Kassap au cor de basset et Didier Petit au violoncelle. A la suite de cela, il m’a proposé une rencontre musicale : ça nous a plu et le public aussi a eu l’air d’aimer ; nous avons donc continué et beaucoup joué ensemble. Et ce soir, ça m’a fait particulièrement plaisir parce que ça faisait longtemps que nous n’avions plus joué en duo ; parce que nous participons aussi à d’autres projets, notamment sur les partitions graphiques de Cornelius Cardew, et ce soir, cela faisait bien un an que nous n’avions pas joué en duo. C’est marrant parce qu’on se retrouve sur scène comme si c’était hier, tout revient, tout est là.

J. : Qu’est-ce que vous aimez chez ce musicien ?

H B : J’aime bien son écoute, c’est la façon dont il écoute qui m’a touchée au début. Il m’a appris beaucoup de choses techniques je dirai, sur le son. Il écoute mon son, il m’a donné des conseils. Au départ c’était comme ça et c’était très agréable parce que c’est aussi un cadeau de rencontrer quelqu’un qui peut donner. Puis, j’adore la guitare, c’est un instrument évidemment très proche de la harpe. Il y a vraiment des mélanges de couleurs incroyables. Et dans le jeu de Jean-Marc, il y a bien sûr la guitare électrique, mais aussi la guitare de table et la Cetera (guitare acoustique corse), avec lesquels il a un toucher très proche de la harpe ; d’ailleurs, parfois il se met à la harpe : ça m’amuse et ça m’énerve ; il fait des trucs que je n’arrive pas à faire !!

J : Le duo, c’est quelque chose que vous appréciez et que vous aimez bien pratiquer ?

H B : Oui, j’aime beaucoup : il y a une intimité qui est là tout de suite, une fragilité et ça me touche. J’aime donner une émotion, j’aime donner à entendre une émotion. Dans un duo, tout s’entend. Ceci dit, on peut trouver ça aussi dans un trio mais plus on est nombreux, plus c’est difficile.

J : Quelles sont les autres formations auxquelles vous participez en ce moment ?

H B : Il y a donc le trio que j’ai cité, qui porte mon nom parce que c’est à mon initiative qu’a eu lieu cette rencontre musicale avec Didier Petit et Sylvain Kassap ; c’est aussi mon plus ancien groupe ! J’adore le son de ce trio acoustique, très "musique de chambre", chaleureux. J’ai aussi un duo avec Jean-François Pauvros, à la guitare électrique : c’est une rencontre forte et inattendue ; à priori, il y avait peu de chance de se rencontrer musicalement - parait-il ! - mais la musique s’est imposée à nous comme par évidence ! Je sais : Jean-Marc Montera et Jean-François Pauvros jouent le même instrument... mais pour moi, ça n’a rien à voir. Je ne pense pas aux gens en fonction de leurs instruments ; en fait, je pense à eux avant tout. Alors après, quand tout d’un coup on me dit : "tu joues avec plusieurs guitaristes" je réponds : "ah oui, c’est vrai !" je n’y pense pas ! Même si l’instrument au départ, influe sur l’appréhension de la musique, ils ne jouent pas du tout de la même façon et ce n’est pas le même univers. C’est cela qui est intéressant : l’univers des gens, rentrer dans leurs univers. L’instrument après... C’est vrai que j’ai une sensibilité par rapport à la guitare : d’abord c’est un instrument que j’aurai aimé jouer, j’aurai peut-être bien aimé faire du rock en fait et je me retrouve avec une grosse harpe qui fait peu de son (rires). Et la guitare avec la harpe, ce mélange de cordes... Après, j’ai d’autres formations aussi en musique écrite parce qu’au départ, je suis plutôt dans la musique écrite (uniquement contemporaine) ; je suis co-fondatrice d’un groupe qui s’appelle l’Ensemble Laborintus où nous faisons seulement des créations (le label "la nuit transfigurée" de Thierry Mathias, a produit deux de nos disques), et j’ai un duo aussi avec Wilfried Wendling, un compositeur/improvisateur, qui travaille sur ordinateur, transformation électroacoustique et image vidéo. Voilà ; à chaque fois c’est un changement d’univers - oui, j’aime bien le terme d’univers, c’est plutôt galvaudé peut-être comme terme, mais c’est vraiment ça, on ouvre un livre, on ouvre une musique, on ouvre un univers, avec des gens différents.

J : Comment vous vous situez par rapport à la musique écrite et la musique improvisée ?

H B : J’essaie de ne pas trop me situer - à la limite, ce n’est pas à moi de m’en préoccuper. On a tous tendance très vite à mettre chacun dans des cases aussi bien les médias que musiciens entre musiciens ; lui, il est là elle, elle est ici et puis on ne bouge pas et on reste dans son tiroir. J’essaie donc de ne pas m’en préoccuper. Je fais ce qui me plaît ; ce qui est déjà énorme comme chance et puis assez difficile aussi parce qu’il faut essayer pour ça des choses avant de s’apercevoir et de se dire "tiens ça, ça ne me plaisait pas", "tiens ça me plaisait, mais ça ne me plaît plus maintenant" ; il faut prendre le risque d’essayer des choses, d’avancer, de reculer, d’aller dans une direction ou une autre. Je dirai que je cherche d’abord là où j’y crois...

J : Vous écrivez parfois ?

H B : Oui, mais c’est vrai que je n’oserai pas employer le mot de compositeur (rires). J’écris curieusement pour la voix, beaucoup pour le théâtre parce que je suis très sensible au théâtre, à la présence d’une dramaturgie - j’ai grandi dans le théâtre ; j’écris pour des comédiens, des gens qui ne chantent pas forcément ; j’aime bien ça ; je trouve que c’est très intéressant."

J : Vous aimez bien les passerelles entre différentes disciplines artistiques ?

H B : Oui, c’est vrai. C’est ce que je pratique. Même là par exemple, je me suis occupée aussi un peu de la lumière, très rapidement, très succinctement... J’adore le spectacle ; je sais que j’aime être sur scène ; j’aime la scène,j’aime aller au spectacle. Pour bien entendre, il faut voir, il faut avoir le plaisir de voir. (même pour avoir le plaisir de fermer les yeux !). Donc une belle lumière, sans que ce soit esthétique mais quelque chose de présent,l’embryon d’une scénographie en quelque sorte, c’est important pour permettre l’attention et l’émotion. (Toujours au service de la musique bien sûr, mais juste la conscience qu’aucun contexte, aucune scène n’est neutre, que ce soit dans un théâtre, un appartement, une rue... et aucun public n’est désincarné). Après, dans la musique contemporaine, je fais beaucoup de théâtre musical, qui permet de se pencher sur la scénographie justement, et d’employer la voix - ce soir, je ne l’ai pas employée parce qu’il ne faut pas que ce soit systématique et ce n’est pas venu du tout - mais j’aime qu’il y ai l’apport de la voix, du texte parlé, chanté. C’est vrai que pour moi, c’est un tout. Avant d’être harpiste, j’ai envie d’être musicienne, avant d’être musicienne j’ai envie d’être un être vivant.

J : Vous consacrez une partie de votre temps à l’enseignement : de quelle manière enseignez-vous, qu’est-ce qu’il vous importe de transmettre ?

H B : Je ne sais pas trop comment j’enseigne : j’essaye de ne pas avoir de méthode justement, pour me renouveler et inventer en fonction de chaque élève. Transmettre la gourmandise, la curiosité, un esprit d’ouverture et d’inventivité... juste l’amour de vivre ! C’est très vaste et très complet ce que l’on peut apporter à un élève, et comment l’accompagner vers un épanouissement.

J. : Des projets ?

H B : C’est une question à laquelle je ne sais pas bien répondre (rires). J’aurai plein de choses à dire mais en même temps j’essaie d’être au jour le jour déjà pour moi, indépendamment de la musique ; mes projets ? j’en ai plein et ils me plaisent tous. Dans l’immédiat il y a le duo avec Jean-François Pauvros au festival Jazz à Mulhouse, c’est le prochain concert.

J : Est-ce que vous pouvez nous raconter une de vos plus belle expérience musicale ?

H B : Je ne sais pas bien raconter des anecdotes, et de plus, nous sortons à l’instant de scène avec Jean-Marc ; aussi, je ne pourrais parler que du concert qui vient de se dérouler à la Maison de la Vallée : et c’est tant mieux ! J’aime cette salle : on y sent le public et on respire avec le public. On joue pour soi aussi, il ne faut pas se leurrer, mais en réaction animale (non réfléchie, sinon, il s’agit de cabotinage) avec ce qui se passe dans l’air et là, ça s’est vraiment passé ; et c’est toujours très touchant.

J : Vous êtes déjà venue plusieurs fois jouer à Luz, que représente pour vous ce festival ?

H B : D’abord, je suis venue avec des groupes qui ont été importants dans ma vie musicale, même s’ils n’existent plus pour l’instant ; la première fois avec Pascale Labbé et Sophie Agnel, et la seconde fois avec l’orchestre Transes Européennes de Pablo Cueco. Ensuite, il fait parti des festivals dans lequel je me reconnais on va dire politiquement au sens large du terme. Quand j’arrive, il y a une conscience de ce qui est programmé, de la globalité d’une programmation aussi en France et d’une ouverture. Je viens toujours la veille si je peux pour écouter les autres concerts ; il y a beaucoup de concerts que j’aime alors que les styles musicaux sont toujours différents ; et même par exemple, la présence d’Amnesty International, qui a un stand ici, est quelque chose d’important pour moi ; je sais d’avance que je viendrais y signer des pétitions, faire quelques achats. Voilà, c’est dans un contexte général politique et humain. Humain, car il y a une ambiance très chaleureuse : c’est facile de parler avec le public, les musiciens, l’équipe (et pourtant je suis timide !). Ce n’est pas quelque chose à part qui n’existerait pas en dehors de cette semaine-là ; on sent que le festival existe toute l’année, par les choix de la programmation, la présence de l’équipe sur la région ... mais bon, ça c’est le cas de tout les festivals sensibilisés à une vraie politique ! En dernier lieu, mais non négligeable : la beauté du paysage quand même ! (rires)

G. M.

Site de l’artiste : http://helene.breschand.free.fr

Interview publié initialement sur le site Jazzbreak.com






Imprimer cet article